Michel Demenge : l’architecte bisontin visionnaire

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Michel Demenge Besançon architecte
Michel Demenge nous reçoit à son domicile, parmi ses nombreux plans. Derrière lui, un projet de salle de concert qu'il avait imaginé et dessiné pour Besançon dans le cadre de son diplôme © C. Dufay
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Office de Tourisme, Place Pasteur et Place du 8 Septembre, Théâtre de l’Espace à Planoise, Centre Saint-Pierre, Préfecture, groupe scolaire Dürer… On ne compte plus les œuvres de Michel Demenge à Besançon. Passionné par le travail de l’architecte Mies Van der Rohe, il s’en est inspiré pour embellir et magnifier la ville, en imaginant des bâtiments aux lignes novatrices et modernes, qui, presque 50 ans plus tard, n’ont pas pris une ride. Rencontre émouvante avec un Grand.

L’homme nous reçoit à son domicile, humblement, mais les bras grands ouverts et avec tant de générosité. L’esprit encore vaillant et affuté à 87 ans, drôle, charmeur, il nous installe dans son cabinet de curiosités, sorte de boudoir accueillant, qui, en un clin d’œil, nous fait découvrir toute l’ampleur de son œuvre. Nous réalisons que de nombreux bâtiments et places mythiques de Besançon, ont été imaginés par l’architecte devant qui nous sommes assis. On se sent soudain très petits et pourtant c’est lui qui nous remercie d’être là, de lui faire l’honneur de nous intéresser à son travail. Puis c’est parti. Les souvenirs s’enchaînent. Né le 29 juin 1930 à Besançon, il a tant de choses à raconter.
Il était une fois…

Celui qui avait travaillé avec Le Corbusier…

Ils font partie du décor. Les passants quotidiens ne les voient même plus, l’œil habitué à ces bâtiments originaux, qui pourtant détonnent quand on les découvre une première fois.
Qui aurait cru que le pavillon de l’Office de Tourisme de Besançon, avec sa structure épurée faite d’acier et de verre, ses lignes géométriques et cubiques, mais également ses superbes jeux de transparence, datait de 1969 ? Il s’agit bien là, de l’œuvre de Michel Demenge, architecte DPLG né au siècle dernier, juste avant la seconde guerre mondiale. Un homme qui aura tant marqué son époque.

Le verre, la lumière, les transparences… Un attrait hérité de son père, miroitier bisontin réputé au siècle dernier. De son côté, sa mère, propriétaire d’une galerie de tableaux au 93 Grande Rue, lui donne une certaine ouverture sur l’art. Le destin de Michel Demenge est scellé : il deviendra architecte.

C’est ainsi que le jeune homme part étudier les Beaux-Arts à Paris. Il apprend le métier en intégrant le célèbre Atelier Lemaresquier, de 1955 à 1965 : « Lemaresquier était un homme extraordinaire qui a fait tant de belles choses à Paris », décrit Michel Demenge, le cœur encore empli d’émotions qu’il en oublie de préciser sa collaboration avec Le Corbusier, pendant six mois.

En 1962, il épouse Jutta Jahns, fille d’un miroitier berlinois, venue à Besançon dans le cadre d’un stage. C’est grâce à ses beaux-parents qu’il fait la connaissance, à Berlin, de l’architecte allemand Ludwig Mies Van der Rohe ; une rencontre qui transformera sa vision de l’architecture et influencera ses œuvres une grande partie de sa vie. L’architecture de Mies Van der Rohe est caractérisée par des formes claires et l’utilisation intensive du verre, de l’acier et du béton. Michel Demenge en fera également sa marque de fabrique.

En 1965, à quelques minutes de passer son oral – épreuve qu’il parvient à repasser quelques jours plus tard – il apprend la mort accidentelle de son père et rentre immédiatement soutenir sa famille : « Son départ soudain m’a énormément touché. Jamais je n’ai pu lui annoncer que j’avais obtenu mon diplôme. Il aurait été si fier de moi », regrette-t-il encore, plus de 50 ans après. Le diplôme en poche (médaillé de bronze du meilleur diplôme De Sadg), des projets plein la tête sur Paris, il fait pourtant le choix du cœur et décide de rester sur Besançon afin d’épauler sa maman dans la gestion de la miroiterie et de la galerie ; galerie qu’elle tiendra avec passion jusqu’à ses 90 ans.

dessin office de Tourisme © Michel Demenge
Croquis de l’office de tourisme réalisé en 1967 par Michel Demenge sur une photo argentique © Michel Demenge

C’est d’ailleurs là qu’il y rencontre en 1967, Maître Albert-Maxime Kohler, alors adjoint à la culture de la ville sous Jean Minjoz, qui lui confie alors : « Montrez-moi ce que vous savez faire et présentez-moi un projet de syndicat d’initiative que l’on installera à l’entrée de Micaud. » Pari tenu, Michel Demenge y consacre pendant deux ans toute sa fougue et sa jeune énergie.

office de tourisme besancon michel demenge - DR
Une conception architecturale remarquable et moderne protégée par l’Etat grâce au label « Patrimoine du XXème siècle » © Ville de Besançon

Le projet voit le jour en 1969, sans retard, ni dépassement de coût de chantier. Le bâtiment reprendra le concept des structures en terrasse, les formes géométriques et l’utilisation optimale du verre, chères à Mies Van der Rohe. La structure porteuse métallique est constituée de telle sorte à dégager les angles du bâtiment et à offrir une vision maximale sur la nature environnante. L’une de ses plus belles œuvres, qui un demi-siècle plus tard, marque encore le paysage urbain par la beauté et la modernité de ses lignes.

De l’immeuble Saint-Pierre au centre archéologique de la Citadelle

La réalisation plaît. Jean Minjoz, maire de l’époque, voit en Michel Demenge un artiste à l’esprit visionnaire et le soutiendra à plusieurs reprises. Une carrière qui démarre, début de nombreuses collaborations avec la ville de Besançon mais également les communes voisines, dont Torpes où il réalise les travaux de réhabilitation de la célèbre cité ouvrière (papeterie) et Salins-les-Bains où il travaille sur l’aménagement du musée du sel.

centre saint pierre besancon michel demenge - DR
Le Centre Saint-Pierre impose sa colossale ossature à l’entrée du centre-ville. Une architecture mixant le verre et le métal à la perfection. DR

En 1974, Michel Demenge remporte le concours portant sur la réalisation de l’immeuble Saint-Pierre, un chantier qui durera trois années, marqué par une imposante structure en béton et de nombreuses surfaces vitrées. Puis, il conçoit et réalise les places Pasteur et Saint-Pierre, en collaboration avec le sculpteur Jacques Voitot qui donnera vie à la célèbre fontaine de la Place Pasteur.

croquis besancon centre saint-pierre © Michel Demenge
Avant/Après : du croquis à la réalisation © Michel Demenge

De 1980 à 1982, Michel Demenge gère l’extension de la Préfecture avec François-Xavier Lebleu, architecte DPLG et urbaniste, propriétaire d’un atelier à Paris. Entre temps, il termine la réalisation de l’espace culturel de Planoise en 1980, bâtiment très bétonné pour des raisons de sécurité, puis celle de la maison individuelle Savary à Vaire-le-Petit en 1981, dix ans après sa célèbre et originale maison particulière du Docteur Heitz, située Chemin des Bicquets à Besançon.

En 1983, il participe au concours de l’Opéra Bastille et en 1984, il livre les chantiers du groupe scolaire Dürer, du centre archéologique de la Citadelle et des 110 logements HLM « L’Europe ». Sa carrière est rythmée par de nombreux travaux dans lesquels il s’investit à 100%. « Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait du mieux possible et en mon âme et conscience. Il n’y a pas un jour où je ne me rendais pas sur les chantiers », se souvient-il. Un travail qui le passionnait et qu’il a désirait plus que tout transmettre : « J’ai enseigné pendant 30 ans à l’école des Beaux-Arts de Besançon. A l’époque, je formais de jeunes dessinateurs architectes, dont Philippe Donzé », précise Michel Demenge, qui fut également Président de l’Ordre Régional des Architectes de 1982 à 1987.

« Je vois une galerie d’art dans l’actuel Office de Tourisme »
Fontaine du sculpteur Jacques Voitot, conçue et réalisée par les architectes Michel Demenge et Paul Lacroix. Cette fontaine installée Place Pasteur à Besançon a été démontée en 2007 © DR
Fontaine du sculpteur Jacques Voitot, conçue et réalisée par les architectes Michel Demenge et Paul Lacroix. Cette fontaine installée Place Pasteur à Besançon a été démontée en 2007 © DR

Lorsque l’on demande à Michel Demenge ce qu’il a ressenti, en 2007, lors du démontage de la célèbre fontaine de la Place Pasteur, il répond, laconique : « C’est le temps qui passe. Bien sûr que cela m’attriste, car cette œuvre faisait partie d’un projet global que nous avions créé mais j’ai désormais compris que tout avait un temps. »

A l’évocation du déménagement du syndicat d’initiative, le ton monte. Michel Demenge s’emporte. C’est un sujet qui lui tient à coeur. Normal, le bâtiment est l’une de ses œuvres les plus emblématiques, aujourd’hui classée « Patrimoine du 20ème siècle* », label qui lui assure une protection de l’Etat : « C’est lamentable. J’ai eu connaissance de l’information dans la presse. Il faut demander l’accord du concepteur ! Selon la loi, l’architecture est une propriété virtuelle et intellectuelle de l’architecte. » Michel Demenge en profite pour nous rappeler que le Pavillon du Syndicat d’Initiative n’a pas été conçu à cet endroit, par hasard : « Le projet de départ était de pousser les touristes à sortir de la boucle pour découvrir la ville, notamment la magnifique Promenade Micaud. C’était la destination historique et officielle de l’Office de Tourisme. Le bâtiment a été conçu en ce sens et non pas pour accueillir un restaurant. » Au pire, il y voit « des lieux de réunion, des espaces de coworking et dans l’idéal, une galerie d’art »… Si Michel Demenge avait eu l’occasion de se dessiner une maison, elle lui aurait ressemblé : un bandeau, une conception en terrasse, de grandes surfaces vitrées et ce style dépouillé qu’il apprécie tant.

« En architecture, le principal, est d’avoir des idées »

Quel est le regard porté par un architecte du XXème siècle sur les réalisations bisontines contemporaines ? Pertinent, dur parfois mais non dénué d’un grand sens des réalités : « La City ? Je l’accepte… Peu originale, sans caractère. La Cité Canot est beaucoup moins ordinaire. La Chambre de commerce est intéressante, quant à la Cité des Arts, c’est une très belle création mais je déplore la dégradation du bois sur l’une des façades », glisse celui, qui avec son ami conscrit, Jean Michel, promoteur, conseiller municipal puis Président de la CCI, décédé en 2009, avait eu l’idée de transformer le centre-ville en démolissant certains immeubles, pâles copies du siècle dernier, et en les remplaçant par des réalisations modernes et contemporaines.

Des idées, lui, en avait plein la tête, en témoignent les innombrables projets dessinés sur ses murs… L’homme aime et aimait sa ville. Il avait pour elle encore tant de belles ambitions architecturales. Visionnaire ? Sans aucun doute. L’esprit encore alerte, il aurait des milliers d’informations à transmettre mais aujourd’hui, il laisse le soin à ses homologues du XXème siècle, d’écrire la suite de l’histoire…

C. Dufay

 * Le label « Patrimoine du xxe siècle » est un label officiel français créé en 1999 par le ministère de la Culture pour être décerné à des réalisations architecturales et urbanistiques appartenant au patrimoine culturel du xxe siècle et considérées comme remarquables.

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