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En quelques heures, le monument symbole de la civilisation chrétienne, visité par treize millions de personnes chaque année, est parti en flamme. Au-delà de la perte de ce patrimoine universel, le feu a brûlé les cœurs de millions de français croyants et non-croyants. Notre-Dame de Paris était, et demeure, la lumière qui éclaire le monde depuis plus de 850 ans. Sa reconstruction prendra sans doute de nombreuses années, l’occasion de forger une nouvelle histoire commune.

1163, la première pierre

L’évêque Maurice de Sully voulait donner à la plus grande ville du royaume de France (ou plutôt du royaume des Francs) une cathédrale à la dimension de la ville. En lieu et place d’une ancienne cathédrale romane détruite par un incendie en 854, il décida de construire un sanctuaire à la gloire de la Vierge Marie. La première pierre est posée sous le règne de Louis VII. L’Eglise, le peuple et les notables parisiens vont participer à sa construction pendant plus d’un siècle. Tailleurs de pierre, sculpteurs, maçons, charpentiers, menuisiers, maîtres verriers, ferronniers, peintres : plusieurs générations d’artisans venus de toute l’Europe vont œuvrer à ériger celle qui sera pendant très longtemps la plus grande cathédrale d’Europe. L’architecture « gothique primitif » puis « gothique rayonnant » était dans le prolongement d’édifices déjà inaugurés comme l’Abbatiale de Saint-Denis ou la cathédrale Saint-Etienne de Sens.

A Besançon, la magnifique cathédrale Saint-Jean fut reconstruite à la même époque. Contrairement à Notre-Dame, elle marie harmonieusement les arts roman, gothique et baroque. Restaurée à de nombreuses reprises, on ne peut que faire le parallèle entre les travaux de restauration de Notre-Dame de Paris et ceux de la cathédrale de Besançon. Les gigantesques échafaudages qui entourent le clocher bisontin rappellent ceux de la flèche de Notre-Dame de Paris. Selon les experts intervenant sur le chantier bisontin, la protection contre l’incendie est garantie par des arrivées d’eau en hauteur.

« On ne va pas y passer 107 ans »

… Parce que la construction de la cathédrale Notre Dame de Paris commença en 1163, et dura 107 ans (même si de nombreux aménagements furent apportés tout au long des siècles suivants). Situé au cœur de Paris dans un lieu hautement touristique et surtout piéton et à la vue de tous, ce chantier, sans fin, irrita grandement les parisiens de l’époque. C’est ainsi qu’est née l’expression « on ne va pas attendre 107 ans » pour manifester son agacement à attendre trop longtemps.

Ce 16 avril 2019, avant même que les architectes des bâtiments de France aient pu entrer dans les décombres de la cathédrale, nous sommes 66 millions d’architectes à parier sur vingt, cinquante ou cent ans de travaux. Ce qui est certain, nous n’attendrons pas 107 ans !

Témoin d’événements symboliques

La construction de la cathédrale en 1163 répondait, comme dans l’ensemble de l’Europe, à la forte augmentation de la population dans les villes liée à l’essor économique. Il convenait de pouvoir accueillir des masses de plus en plus nombreuses de fidèles. Entre 1180, début du règne de Philippe Auguste et 1220, la population parisienne est passée de 25 000 à 50 000. Elle était la plus grande ville d’Europe en dehors de l’Italie.

Incendie Notre-Dame de Paris
Ne pas montrer l’insupportable pour garder le souvenir de la beauté – DR

Le symbole de l’Histoire et de la culture chrétienne, le joyau universellement connu, aura vu la veillée de Louis IX (Saint-Louis) mort à Tunis, la conversion au catholicisme d’Henri IV en 1594, le sacre de Napoléon Ier en 1804. La cathédrale a vécu de sombres péripéties au moment de la révolution de 1789 et celle de 1830.

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, sous l’autorité de Prosper Mérimée, alors Inspecteur général des monuments historiques, Eugène Viollet-le-Duc, le controversé architecte, entreprit la restauration de l’édifice. En particulier, il fit construire la flèche qui culminait encore avant-hier à 93 mètres. Toute son œuvre, et particulier Notre-Dame de Paris, est fidèle à la vision romantique de Victor Hugo :« Chaque face, chaque pierre de ce vénérable édifice est une page non seulement de l’histoire du Pays mais encore de l’histoire de la science et de l’art… Tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de Chimère, elle a la tête de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre, quelque chose de toutes. »

 Un lieu pour se « rélargir l’âme »

De nombreux poètes ont écrit sur Notre-Dame de Paris. Victor Hugo, natif de Besançon, en est certainement le plus prestigieux. Le roman publié en 1831 comporte 59 chapitres. L’intrigue se passe à Paris en 1492 sous le règne de Louis XI. Notre-Dame de Paris est le « personnage principal » aux côtés de Quasimodo, Esmeralda, Frollo et la Cour des Miracles.

Depuis cette terrible soirée du 15 avril 2019, un passage du roman est repris en boucle comme un étrange télescopage entre fiction et réalité :

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle »

Gérard de Nerval y fait également référence : « Bien des hommes, de tous les pays de la terre, viendront, pour contempler cette ruine austère, rêveurs, et relisant le livre de Victor alors ils croiront voir la vieille basilique, toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique, se lever devant eux comme l’ombre d’un mort. » 

Il y a aussi des poètes anonymes qui ont posé des larmes sur leur plume :

« Trop émue pour écrire un poème, mais juste à côté de la cathédrale Notre Dame de Paris il est un square plutôt petit, c‘est là que j’ai fait mes premiers pas, j’avais alors à peine un an. Et j’ai mal ce soir je me joins à vous mes amis dans l’atrocité de cet incendie et dans cette peine qui nous détruit » (Rose)

Cette histoire qui a commencé il y a bien plus de 107 ans, en 1163, se poursuivra : « Nous rebâtirons Notre-Dame », s’est engagé Emmanuel Macron. Cela prendra des années. Il faudra trouver, comme au Moyen-Âge, des artisans, des compagnons venus de France et de toute l’Europe pour reconstruire à l’identique le symbole millénaire de Paris et de la France. Loin des petites querelles de nos petites vies, l’immense tristesse du peuple de France est peut-être le ciment d’une nouvelle société.

« Donnez, ne comptez pas, c’est Dieu qui comptera ; Donnez, que votre cœur, en voyant l’humble tasse, se rappelle toujours la brune Esméralda ». (Antoine de Latour 1835)

Dès ce mardi 16 avril 2019, la fondation du patrimoine a lancé une grande collecte nationale. Hier à 13h, plus de deux millions d’euros avaient déjà été collectés. Des grands donateurs (Bouygues, Pinault, Arnault) ont également avancé des chiffres faramineux jusqu’à 200 millions d’Euros pour Bernard Arnault. « Il n’y a pas de petits et de grands dons », a rappelé Bertrand de Feydeau, Vice-président de la Fondation du patrimoine. C’est l’Histoire de France qui doit être sauvée.

YQ

www.fondation-patrimoine.org

 

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