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Hier, Météo France a placé plus d’un tiers des départements du pays en vigilance orange à la canicule. Dans la région, le thermomètre a même dépassé les 35 degrés par endroits. Dans les jours à venir, les températures devraient encore s’intensifier. Quotidiennement sur les routes, les chauffeurs routiers, sont les premiers à souffrir de la chaleur.

Sur les routes, jour et nuit, les chauffeurs routiers sont les premiers à souffrir de la canicule. © Daniel Salles
Sur les routes, jour et nuit, les chauffeurs routiers sont les premiers à souffrir de la canicule. © Daniel Salles

Franck, plus largement connu sous le surnom de « Goupil » est chauffeur routier depuis une quinzaine d’années dans la région. Son travail consiste à livrer toute sorte de marchandises dans la France entière et au-delà : « Je pars à la semaine, je livre beaucoup en région parisienne mais aussi du côté d’Orléans, de Lyon… ». Il raconte le calvaire de son quotidien lorsqu’il fait très chaud.

« On est dans les camions toute la journée. Quand on roule, on ne souffre pas de la chaleur puisqu’on a la clim’. Le plus dur, c’est l’attente dans les usines. Avant que nos remorques soient chargées ou déchargées, parfois pas avant plusieurs heures, on doit attendre dans un emplacement spécifique, appelé zone de sécurité, laquelle est généralement située en plein soleil, sans possibilité de s’assoir ni même de boire. »

La veille, il a justement dû attendre de 8h du matin à 11h en plein soleil dans une usine de Pirey (Doubs) avant de pouvoir décharger sa remorque. À l’attente, s’ajoutent les normes de sécurité, parfois incompatibles avec les fortes chaleurs : « Dans les usines, nous sommes obligés de porter une combinaison de protection, un casque, des lunettes et des chaussures de sécurité ; c’est loin d’être adapté pour attendre plusieurs heures debout ou pour tirer des bâches de remorques sous un soleil de plomb à 30 degrés. »

La chaleur de l’horreur

Les chauffeurs sont unanimes : « La nuit, c’est l’horreur. » D’après le routier de 33 ans, « lorsque le camion est arrêté, la chaleur du moteur monte dans la cabine. Un moteur chauffe jusqu’à 90 degrés. L’autre jour, la température extérieure était de 33 degrés, à l’intérieur de ma cabine, il en faisait 45 ! On a beau ouvrir les vitres et les portes, ça ne suffit pas. Sans oublier le goudron et le macadam des aires de repos qui accumulent la chaleur de la journée… Le soir, entre les moteurs et cette chaleur du sol qui se propage, c’est un vrai cauchemar. »

Sur les routes, jour et nuit, les chauffeurs routiers sont les premiers à souffrir de la canicule. © Daniel Salles
Dans cette cabine, peu après que le moteur ait été coupé, à 19h50, la température s’élevait déjà à 41 degrés. DR
« On risque de s’endormir au volant et de tuer une famille sur la route »

Il ajoute : « Dormir, c’est important. Si on dort mal ou pas assez, on risque de s’endormir au volant et de tuer une famille sur la route le lendemain. » Alors, pour arriver à glaner quelques heures de sommeil malgré tout, les chauffeurs n’hésitent pas à dormir en laissant leurs camions ouverts, conscients que les vols pendant la nuit sont monnaie courante sur les aires de repos et les parkings : « On sait que c’est dangereux. On limite les risques comme on peut en cachant tout ce qui est sur le tableau de bord, mais nous ne sommes jamais à l’abri. »

« Quand il fait chaud, je ne m’endors pas avant minuit voire plus tard. Il m’arrive de dormir avec le camion ouvert, mais pas n’importe où car un vol est vite arrivé. La route, c’est stressant, car il faut rester concentré en permanence, avec la fatigue, l’éloignement des familles etc. La chaleur est une contrainte de plus », complète Hervé qui fait ce métier depuis 1998. Ventilateurs, brumisateurs, bouteilles d’eau fraîches sur l’oreiller, Franck et ses collègues ont déjà tout essayé : « Certaines années je dormais carrément sous la remorque avec un petit matelas ! »

Stationné en plein soleil pour honorer l’interview, Jean-Louis, 47 ans, lui aussi chauffeur depuis une quinzaine d’années, confirme : « Il est 15h14, il fait déjà 49°C dans ma cabine ! En fin de journée c’est pire. C’est très dur de trouver le sommeil. En fait, on ne dort pas vraiment, on somnole… »

Une fois le moteur coupé, les cabines des camions peuvent atteindre jusqu'à 50 degrés. © Daniel Salles
Une fois le moteur coupé, les cabines des camions peuvent atteindre jusqu’à 50 degrés. © Daniel Salles

Ce manque régulier de sommeil de qualité a d’ailleurs provoqué d’importants problèmes de santé chez Jean-Louis, qui, depuis, a pris la décision d’arrêter les longues distances. « Mon cycle de sommeil était totalement déréglé. J’étais spécialisé dans la livraison de marchandise à risque. Je ne dormais pas pour veiller sur le chargement en permanence. Avec la fatigue et le manque de sommeil, j’étais de plus en plus stressé, de moins en moins concentré sur la route, ce n’était plus possible. Désormais, je rentre presque tous les soirs chez moi, je fais une vraie nuit et surtout, je vois mes enfants grandir. »

« Avec la fatigue et le manque de sommeil, j’étais de plus en plus stressé, de moins en moins concentré sur la route, ce n’était plus possible. »

« Plus personne ne veut rouler aujourd’hui ! »

Pour certains routiers, la chaleur c’est aussi des maux de tête, des doigts gonflés et pire, des malaises au volant : « On le signale mais les routiers sont considérés comme des pestiférés et les syndicats ne jouent pas le jeu. C’est très dur de se faire entendre ».

Pourtant, « tout arrive par camions. Sans nous, il n’y a plus de colis Amazone, Cdiscount, de nourriture dans les supermarchés… Notre travail n’est pas assez valorisé, c’est sans aucun doute ce qui explique le manque de candidats pour faire ce métier. Les entreprises manquent de main-d’œuvre mais plus personne ne veut rouler aujourd’hui ! »

Pour remédier à ce fléau, l’idéal, selon les chauffeurs, serait d’équiper les camions de climatiseurs autonomes, un système de climatisation qui fonctionne même lorsque le moteur est à l’arrêt et surtout, qui ne fait pas de bruit : « Ce serait un excellent investissement pour assurer davantage de confort aux chauffeurs mais c’est très coûteux. Les entreprises ont déjà du mal à faire face à la concurrence polonaise alors, ajouter des coûts supplémentaires… », explique-t-il, découragé.

Ils s’estiment malgré tout « heureux » que leurs cabines soient équipées de réfrigérateurs : « Ce n’est pas le cas pour tous les chauffeurs… Vous imaginez, partir à la semaine sur les routes, où on ne peut pas systématiquement acheter de l’eau fraîche ou accéder à des sanitaires, et ne même pas avoir un frigo pour stocker un peu d’eau au frais ? », interpelle le professionnel de la route.

« Partir à la semaine sur les routes, où on ne peut pas systématiquement acheter de l’eau fraîche ou accéder à des sanitaires, et ne même pas avoir un frigo pour stocker un peu d’eau au frais. »

Parmi eux, Hervé confie tout de même aimer son métier : « On voyage beaucoup, on découvre de jolis paysages, on fait des rencontres très enrichissantes… Ce que je déplore, c’est le manque de reconnaissance et surtout, le manque de normes. Car on nous demande d’appliquer tout un tas de règles pour la sécurité du véhicule ou pour lutter contre la pollution, etc. Mais, la sécurité et le confort du chauffeur sont souvent oubliés. »

« Un vrai effort a été fait en France »

D’après Marie Breton, déléguée régionale de la Fédération nationale des transports routiers (FNTR), « il n’y a pas d’obligation d’installation de réfrigérateurs et de climatiseurs dans les camions. Pour autant, de plus en plus de véhicules en sont équipés. Les camions ont largement évolué et dans les nouveaux modèles, les cabines sont climatisées. Néanmoins, il reste effectivement le problème de la chaleur lorsque le moteur est coupé. »

D’après elle, « un vrai effort a été fait en France aussi bien pour le confort que pour la pollution puisque le parc de camions français répond, pour la plupart, aux normes européennes, les meilleures en termes d’environnement par exemple. »

Climatiseurs autonomes, un investissement pour les entreprises de transport

Reste qu’équiper les camions de climatiseurs autonomes a un coût : environ 1500 euros. « Ce n’est pas anodin quand on connait la crise à laquelle a dû faire face le transport routier de marchandises et la concurrence des pays de l’Est dont la réglementation sociale est déloyale », ajoute Marie Breton. « Aujourd’hui, le secteur fait face à l’augmentation du gasoil, les normes en matière d’environnement ne cessent d’évoluer, sans parler de la menace qui annonce le retour d’une vignette routière », précise-t-elle.

Climatiseurs autonomes : « un réel progrès en matière de sécurité. »

La déléguée régionale de la FNTR, en est pourtant convaincue : « Cet élément de confort serait un réel progrès en matière de sécurité. Il faut rappeler qu’un chef d’entreprise voit sa responsabilité engagée en cas d’accident. De plus en plus, les entreprises qui sont confrontées au problème du découché en cabine devront donc adapter le confort de leurs véhicules si elles souhaitent attirer de nouveaux conducteurs. »

De moins en moins de candidats

En effet, le secteur subit une pénurie de chauffeurs poids-lourds alors que l’activité, elle, ne faiblit pas. « Aujourd’hui, la profession fait face à un manque cruel de conducteurs routiers et on ne s’improvise pas conducteur routier professionnel simplement avec un permis poids-lourds. Le métier exige de nombreuses compétences et surtout, un savoir-être, puisque le routier est l’image de l’entreprise chez le client et sur la route. »

D’autres facteurs permettent d’expliquer ce manque de main-d’œuvre : « L’arrêt du service militaire, pendant lequel, les jeunes pouvaient gratuitement passer le permis poids-lourd est l’une des cause de cette pénurie. Les entreprises ne veulent pas perdre leurs conducteurs. » D’ailleurs, d’après les chiffres de la FNTR, environ 95% des chauffeurs seraient en CDI.

Elle l’assure : « Il faut impérativement multiplier les aires d’accueil adaptées et sécurisées pour le transport routier. Il y a une réelle pénurie d’aires d’accueil pour les conducteurs routiers aujourd’hui. »

Parmi les combats de la FNTR, « sensibiliser les clients du transport routier de marchandises sur l’accueil qu’ils réservent à nos conducteurs », car il n’y a pas non plus de normes qui encadrent l’attente avant le chargement ou le déchargement. Enfin, depuis quelques années, des campagnes sont également menées auprès du grand public qui souvent « maltraite nos conducteurs ».

La déléguée régionale de l’organisation leader du transport routier de marchandises insiste : « Les automobilistes se plaignent des camions sur les routes mais dans ces camions il y a leurs produits du quotidien, leurs commandes passées sur internet… Bref, si les camions ne roulaient plus nous serions très vite dans une situation de blocage économique et social. Le camion est le lien entre tous : entreprises, services, particuliers… »

Militine GUINET

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