1 300 participants aux Journées Granvelle 2019

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Journées Granvelle Grand Besançon CCI du Doubs
Raphaël Enthoven pendant son intervention. Il nous invite à nous dépasser ©YQ
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Le 19 et 20 Mars, s’est tenue la troisième édition des « Journées Granvelle » organisée par le Grand Besançon et la Chambre de Commerce et d’Industrie du Doubs. 

Ce rendez-vous économique du territoire bisontin va bien au-delà du livre de recettes pour entrepreneurs. C’est plutôt une quête de sens que les dirigeants d’entreprises, les salariés, les étudiants viennent chercher pendant 24 heures d’échanges et de débats. C’est bien ce qui en fait son succès d’année en année. Les « Journées Granvelle » sont désormais une référence nationale dans la réflexion sur le monde économique de demain.

Journées Granvelle Grand Besançon CCI du Doubs
un amphi comble mardi soir. On reconnaît de gauche à droite Dominique Schauss (VP du Grand Besançon), Sylvain Marmier (Chambre d’agriculture du Doubs), Gabriel Baulieu (1er VP du Grand Besançon) Danièle Linhart (sociologue), Jean-Marc Vittori (éditorialiste aux Echos et animateur des débats), Raphaël Enthoven (philosophe) et Alexandre Ringuet (Grant Thornton) ©YQ
« Travail du futur et futur du travail » était le thème central de cette troisième édition. En 2017, les participants s’étaient interrogés sur la place du numérique dans l’industrie et comment apprivoiser les robots. L’an dernier, c’est l’invasion de l’Intelligence Artificielle (IA) dans la vie quotidienne des entreprises et des citoyens qui avait été évoquée. En mettant au cœur des réflexions l’importance de l’individu et son rapport au travail et à son environnement, les « Journées Granvelle 2019 »  ont illustré une citation de Michel Rocard reprise par Emmanuelle Duez en clôture de cette édition : « Ce n’est pas un monde qui change, c’est un changement de monde ».

Dans son propos introductif, Danièle Linhart, sociologue et directrice de recherche au CNRS, place les évolutions techniques ou technologiques au cœur des inégalités. Dans la « société de cueilleurs des hommes préhistoriques », l’égalité était la règle. Les premiers pas de l’agriculture, l’introduction de la charrue et la sédentarisation des populations ont créé les conditions de l’inégalité. Et cette inégalité n’a cessé de se développer avec l’écriture puis l’imprimerie jusqu’à la révolution industrielle du XIXème siècle. L’auteure de La comédie humaine du travail (Editions Erès-2015) pense que tout travail produit de la souffrance et tout système de production produit de la contrainte. Elle se place dans le prolongement du Taylorisme malgré les multiples phénomènes disruptifs connus depuis 150 ans. « A partir des années 60, l’humanisation des relations de travail et la personnalisation se sont faites au détriment du rôle professionnel. L’arrivée des « armées mexicaines » de consultants fixant des normes et des process ont retiré le pouvoir professionnel aux salariés, les privant de toute autonomie ».

Celui qui fait décide !

Comment lutter contre la bureaucratie et les technostructures qui encombrent le champ des possibles pour les individus ? Par le principe de subsidiarité « celui qui fait décide » !

Le monde du travail de demain sera confronté à trois défis majeurs selon Danièle Linhart :

  • quel travail et comment le travail doit-il évoluer (statut ou non statut par exemple),
  • le rôle des consommateurs auxquels on ne pourra plus vendre un bien ou un service si celui-ci n’est pas « éthique ».
  • Enfin le défi environnemental : aucune entreprise ne pourra se développer et assurer sa survie si elle ne prend pas en compte son impact sur la planète.
La philosophie au service de l’entreprise

Sur un autre niveau, le philosophe et essayiste Raphaël Enthoven cite d’emblée Machiavel dans le chapitre IX du Prince. « Machiavel recommande vivement au souverain de s’appuyer sur le peuple pour conserver le pouvoir, et de fuir comme la peste ceux qu’il appelle les « grands » (qui sont l’équivalent de nos élites d’aujourd’hui, mais aussi des corps intermédiaires : journaux, partis, syndicats et associations) ».

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Raphaël Enthoven ©YQ

Les propos de Machiavel résonnent étonnement avec l’actualité des Gilets Jaunes. Le philosophe atypique poursuit en affirmant que l’ubérisation politique se fait contre les corps intermédiaires qui sont pourtant le seul contre-pouvoir qui embarrasse vraiment les gouvernants. Raphaël Enthoven ajoute « on est plus libre quand on croit qu’on ne l’est pas que quand on pense l’être » !

Et ce principe s’applique à l’entreprise et au management. Étymologiquement, il rappelle que le management est l’art de la manipulation. Si la structure pyramidale des entreprises est amenée à disparaître rapidement, il en conclut, en citant Platon que « le maintien des hiérarchies est subordonné à l’excellence de chacun ».

Retrouver des cadres identifiés pour permettre justement d’en sortir

L’individualisme et l’autoritarisme sont bizarrement complices. Il est donc nécessaire de retrouver des cadres identifiés pour permettre justement aux collaborateurs d’en sortir. Il renvoie pour conclure vers une législation du travail inadaptée et en particulier « la subordination est-elle raisonnable ? »Remue-méninges assuré par un philosophe comédien, parfois un peu cabot et qui pose aux entrepreneurs les bonnes questions sur l’évolution de leur management et des relations humaines au sein des entreprises.

Journées Granvelle Grand Besançon CCI du Doubs
Patrick Levy Waitz, Fondation « Travailler autrement » ©YQ
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Charles-Henri Besseyre des Horts, professeur à HEC Paris, Sophie Bossong, Directrice du Carrefour Chalezeule et Jean-Marc Vittori, journaliste aux Echos ©YQ

Les ateliers de travail du mercredi ont porté sur les nouvelles formes d’organisation du travail et de management et sur les nouvelles formes de recrutement et de formation. Tous les intervenants partagent le même constat d’un changement de monde. Ces changements induisent des comportements totalement différents dans la préhension de la relation au travail, sujet traité en particulier par la conférence de clôture d’Emmanuel Duez.

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Emmanuelle Duez « consultante militante » de l’entreprise de demain ©YQ

La jeune « serial entrepreneuse » a tout juste 30 ans. Et elle donne l’impression d’avoir eu plusieurs vies. Sur-diplômée (Droit, Sciences Po, Essec…) elle est aussi Lieutenant de vaisseau dans la Marine Nationale. En créant en 2013 « The Boson Project » qui se veut un laboratoire de développement du capital humain, Emmanuelle Duez est plus « militante » que « consultante ». Elle invente et construit les formes de l’entreprise de demain.

Selon une récente enquête des Echos, 50% des compétences actuelles seront obsolètes dans deux ans. Pire(ou mieux), 85% des métiers de 2030 n’existent pas encore. « L’entreprise doit donc être un laboratoire du changement. Elle a un rôle éminemment politique, doit embarquer et allumer le corps social » !

Pour les générations Y ou millenium, à quoi sert une entreprise et à quoi sert de travailler si l’entreprise n’a pas de sens. Pour Emmanuelle Duez, le capital humain est au cœur du nouveau capitalisme.

Mais face à la transformation numérique, il est indispensable de revenir aux enseignements fondamentaux et prôner un retour aux Humanités et à une culture humaniste.  La « militante » de l’entreprise de demain veut un monde économique vertueux parce qu’humainement vertueux. On est bien loin du capitalisme financier tant décrié.

L’éthique est l’esthétique du dedans

Reprenant la métaphore de Raphaël Enthoven sur l’Albatros, le poème de Baudelaire « Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher » Emmanuelle Duez pense que ce n’est plus « le gros qui mange le petit mais l’agile qui mange l’inerte ».

Il convient pour chaque collaborateur d’une entreprise de « dépasser la fiche de poste » pour trouver les raisons de son engagement. L’entreprise doit devenir un lieu d’épanouissement pour ses salariés. Il faut se poser la question du sens du travail et de « l’éthique de l’entreprise, esthétique du dedans ».

Elle prône la méritocratie contre le statutaire et le retour de l’émotion. Un chef d’entreprise doit aussi être « maternant ».

Journées Granvelle Grand Besançon CCI du Doubs
« L’entreprise doit être un laboratoire du changement. Elle a un rôle éminemment politique » selon Emmanuelle Duez ©YQ
Empathiques, fragiles et transparents

Les entrepreneurs leaders de demain devront faire preuve d’empathie (à l’écoute de leurs collaborateurs, quel que soit le niveau), de fragilité (l’émotion, le doute ne sont pas des défauts) et enfin de transparence dans tous les actes de la vie de l’entreprise.

Ce n’est pas pour rien que les principaux acteurs du changement dans les entreprises sont majoritairement des femmes, conclut-elle !

« Soyons engagés, mouillons la chemise, devenons des entrepreneurs militants. Fixons des cadres pour pouvoir en sortir ! » C’est la conclusion optimiste de cette militante énergique et énergisante de l’entreprise de demain.

Les Journées Granvelle sont là aussi pour s’aérer l’esprit, pour savoir prendre du recul dans les prises de décisions quotidiennes. De ce point de vue, elles ont parfaitement tenu leur objectif.

YQ

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